28 August 2019
Entretien avec Jo Spiegel, Maire de Kingersheim

Entretien avec Jo Spiegel, Maire de Kingersheim

#ProgressiveLocalStories

Jo Spiegel, vous êtes le Maire de Kingersheim depuis 1989. Comment avez-vous mis en œuvre un agenda progressiste pour votre ville et répondu aux défis sociaux et climatiques? En quoi est-ce que Kingersheim est aujourd'hui une ville progressiste et aussi un modèle pour d'autres villes européennes?

Toutes les politiques publiques depuis 1989 ont été inspirées par trois priorités.

La première priorité est le primat de la dimension humaine : la place de l’enfant dans la ville, l’espace éducatif concerté, la culture avec le CREA (un outil d’intégration sociale par le biais de la culture), le festival Momix (un festival de référence dans le domaine du spectacle jeune public avec une programmation qui défend les valeurs humanistes et qui s'adresse au spectateur en tant que citoyen actif) et les solidarités (par exemple l’épicerie sociale et solidaire, l’éco-fablab ‟LeFALA - Le Faire Avec Les Autres”, etc.).

 

 

La deuxième priorité est la transition écologique portée d’abord par ‟ l’Agenda 21” (signé en 2003) et, depuis 2007, par le Plan Climat Énergie Territorial au niveau intercommunal. L’enjeu est de mobiliser tous les acteurs du territoire. Chacun y prend part : élus, citoyens, organisations. Sur base de leurs compétences, les différents communes déclinent le projet sur tout le territoire de l’agglomération de Mulhouse. Ainsi, à Kingersheim, l’éclairage public est passé entièrement à la technologie LED, la toiture rénovée de la salle polyvalente soutient désormais des panneaux photovoltaïques qui ont été posés en partenariat avec ‟Energies Partagées”. La forêt présente au cœur de la ville est classée en zone protégée. La ville a accompagné une association éco-citoyenne dans la transformation d’un bâtiment industriel communal en restaurant-concert-épicerie bio. Elle a aussi mis à sa disposition un terrain communal pour l’éducation à la permaculture. Les agents communaux pratiquent le « zéro phyto » (pour réduire ou éliminer l’usage des pesticides). Une ancienne décharge est à présent traitée pour y installer un champ photovoltaïque permettant d’approvisionner en électricité l’équivalent de 2500 foyers …

La troisième priorité est la transition démocratique. Je veux insister sur ce point que vous pouvez approfondir en lisant mon dernier livre ‟Et si on prenait enfin les électeurs au sérieux !”. Etant très conscients depuis 20 ans de la crise démocratique qui sévit dans notre pays et en Europe, nous avons essayé dans le laboratoire local à l’échelle de notre commune de construire la transition entre une démocratie “providentielle” (de type ‟dormez braves gens, on décide de tout à votre place”) qui est passive, anesthésiante, hiérarchisée et très souvent infantilisante à ce que j’appelle une ‟démocratie-constructive” qui est continue, réelle et effective. Cette dernière est exigeante et interactive pendant toute la durée de son mandat, lente, édifiante pour favoriser en tous moments le passage du « je » au « nous ».

Six éléments structurants balisent l’écosystème.

  1. Un lieu avec la construction de la « Maison de la Citoyenneté ».
  2. Un principe : il n’y a pas de projet, de question, d’enjeux ni de pétition qui ne fassent l’objet d’une séquence démocratique.
  3. Un outil : les Conseils participatifs qui se réunissent pour tous les projets et toutes les ressources de sens, d’intelligence et d’expertise. Ces conseils participatifs sont à la phase décisive de co-construction ce que le Conseil municipal est à la phase décisionnaire. Les deux phases sont essentielles.
  4. Des moments privilégiés comme les Olympiades de la participation pour susciter le désir de participation parmi les habitants.
  5. La volonté, grâce à des Fonds d’Initiatives Citoyennes (FIC), de soutenir le ‟pouvoir d’agir”  des habitants. Ceux-ci sont un peu les précurseurs des budgets participatifs.
  6. Un état d’esprit : un rapport humble au pouvoir. Les coupés de ruban et les inaugurations sont remplacés par des  ‟temps d’appropriation” citoyens .

 

 

 

Comment les objectifs de développement durable (ODD) sont-ils concrètement mis en œuvre dans votre ville, en particulier sur le terrain de la transition écologique et de la démocratie participative? Comment adressez-vous les défis climatiques, sans oublier pour autant les inégalités sociales?

 

Pour la politique de développement durable, je me contente de donner la priorité à ce que je considère comme essentiel: les conditions de réussite et l’impératif démocratique au service de la transition écologique.

Les conditions de réussite sont les suivantes:

  • le primat du sens et la convocation à l’éthique de responsabilité,
  • l’inscription du ‟Plan Climat” dans l’histoire singulière des territoires,
  • le périmètre pertinent de la communauté d’agglomération à condition qu’elle recouvre le territoire vécu des habitants, là où se prennent les décisions-leviers des transformations nécessaires (l’habitat, l’économie, l’aménagement des territoires, les déchets, la mobilité, l’énergie et les réseaux de chaleur, etc.),
  • le besoin d’une démarche-projet avec le diagnostic, les indicateurs, le reporting, la transversalité, la définition d’objectifs opérationnels mesurables, etc.,
  • l’exigence d’une démocratie participative et implicative (c’est cet aspect qui nous a fait intervenir dans plusieurs congrès et rencontres).

Concernant la mobilisation du territoire, nous avons appliqué pour le ‟Plan Climat” la grammaire démocratique mise en œuvre à Kingersheim:

  • partager la direction prise pour les choses en toutes occasions,
  • susciter le débat; plus de 1000 personnes ont participé à l’agora ‟Plan Climat”,
  • créer un Conseil participatif  à l’échelle intercommunale, où sont rassemblés durant un an les organisations qui s’ignoraient et s’affrontaient jusque-là, des citoyens volontaires et des citoyens tirés au sort, des élus de toutes sensibilités pour construire dans la fertilisations des points de vue différents sur des ‟compromis dynamiques”,
  • susciter l’engagement de tous: ‟je fais, tu fais, nous faisons”.

La communauté d’agglomération a ainsi en 12 ans, depuis 2007, une Olympiade du “Plan Climat” après l’autre, transformé le territoire avec une réduction de 36% de la production de gaz à effet de serre et de 17% de la consommation énergétique, en augmentant la part renouvelable de 26%.

Pour aller plus fort et affronter plus radicalement l’urgence climatique du point de vue de la justice sociale, l’Europe devra écrire un nouveau récit.

 

L’Europe contribue-t-elle à faire de Kingersheim une ville plus durable? Comment l’Union européenne pourrait-elle encore mieux aider les villes européennes dans la mise en œuvre des ODD?

Ma réponse va être brève et appuyée. Il faudra que le camp progressiste adopte les recommandations de Pierre Larrouturou qui sont soutenues, entre autre, par le parti dont je suis co-président, Place Publique. Il s’agit du ‟Pacte Finance Climat” qui plaide pour  un traité, un référendum, une banque Climat et un budget Climat. Les territoires d’Europe, qui sont des espaces pour la transformation, ont besoin d’une Europe écologique, sociale et démocratique.

 

Jo Spiegel est le maire de Kingersheim (France) depuis 1989. Il est co-président de Place Publique, qu'il a cofondé en 2018.

 

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Photo: Ville de Kingersheim

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